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Notre feuilleton : Les Amants du Mont-Fébé

À partir du 1er mars 2019, découvrez notre nouveau feuilleton :

Les Amants du Mont-Fébé.

Vivez l’histoire d’amour de Rosine et Serge, deux jeunes mariés africains aux moyens modestes qui partagent une chambre dans le quartier populaire d’Étoudi à Yaoundé.
Partagez les émotions de la jeune femme qui, après deux ans de mariage, n’enfante pas. Elle subit les reproches de sa belle famille qui la soupçonnent d’être stérile et tentent d’introduire une coépouse dans son foyer.
Découvrez le secret de la jeune femme qui va la mener très loin, dans un monde qu’elle n’aurait jamais imaginé. Au bonheur, à la joie, au luxe succéderont le désespoir, l’exil, l’horreur.

« Les Amants du Mont Fébé » est le premier roman d’Ange de Bana, jeune auteure camerounaise qui jette un œil lucide et bienveillant sur la vie en Afrique. Elle interpelle sur des questions comme le tribalisme, les traditions, la pauvreté, l’émigration, le sexe, l’homosexualité. Son second roman, paru fin 2018, s’appelle «La Fièvre arc-en-ciel ». Il raconte les mésaventures d’un jeune couple d’homosexuels au Cameroun et est disponible sur Amazon.

Nous publierons un chapitre par semaine.

Cette semaine : le troisième chapitre, Martina Fashion.

Les Amants du Mont-Fébé

À partir du 1er mars 2019, découvrez notre nouveau feuilleton :

Les Amants du Mont-Fébé.

Nous publierons un chapitre par semaine.

Cette semaine : le troisième chapitre, Martina Fashion.

Les Amants du Mont-Fébé

Les Amants du Mont-Fébé

Prologue

Prologue

La salle est comble. Les invités ont tous revêtu une tenue traditionnelle en tissu wax du même motif, des fleurs exotiques bleues, aux feuilles ocre sur fond vert clair à rayures du plus bel effet. Ils n’ont d’yeux que pour les futurs mariés qui se tiennent debout devant une table garnie d’un superbe montage floral. Le maire de Yaoundé 3e, un cinquantenaire aux rares cheveux gris, le buste ceint de la traditionnelle écharpe vert rouge jaune, lit solennellement l’acte de mariage qu’il tient entre les mains :
— Régime matrimonial : polygamie, annonce-t-il.
— Pardon, monsieur le maire, vous avez bien dit polygamie ? l’interrompt la mariée, relevant un coin de son voile.
— Oui, c’est ce qui est écrit, confirme l’homme en tournant le document vers elle. Un problème, mademoiselle Owona ? demande-t-il, embarrassé.
— Je vous demande un tout petit instant, répond-elle.
Saisissant d’autorité le bras du futur marié, un jeune homme au gabarit athlétique, elle l’entraine au premier rang, là où se trouvent leurs parents respectifs. Des murmures désapprobateurs s’élèvent du public qui flaire le scandale.
— Maman, pourquoi me maries-tu sous le régime de la polygamie sans même m’en avoir parlé ? demande la jeune femme.
— Ma chérie, calme-toi, chuchote la mère, couverte de honte. Tu nous ridiculises. Lorsque nous avons négocié ton mariage avec les parents de Serge, ils ont exigé le régime polygamique. C’est leur tradition.
— J’ai compris, répond la jeune femme. Vous auriez tout de même pu m’en parler…
Elle se tourne vers son futur mari. Plongeant ses yeux dans les siens, elle lui parle fermement, mais à voix basse pour éviter que l’assistance n’entende :
— Je veux que tu me jures, sur la tête de tes parents ici présents, que tu ne prendras jamais de coépouse. Tu entends, j’ai bien dit jamais, insiste-elle en se tenant le lobe de l’oreille. Sinon, je te laisse seul ici et je retourne chez moi.
— Calme-toi, ma chérie. Je n’ai pas l’intention de prendre une coépouse. C’est seulement par tradition qu’on adopte le régime polygamique dans la famille.
— Tu nous perds le temps, là ! Tu jures ou pas ?
— Je le jure, chérie.
— Tu jures quoi ?
— Je jure de ne jamais prendre de coépouse, murmure le jeune homme, résigné.
— Voilà ! s’exclame la jeune femme en regagnant sa place. Vous pouvez continuer, monsieur le maire. Pardon pour le contretemps.
— Je disais donc : régime matrimonial : polygamie, communauté des biens, reprend l’homme en épongeant la sueur de son front.
Après que les époux se soient passé la bague au doigt et embrassés sous les youyous de l’assemblée, après que le maire, les époux et les témoins aient signé l’acte de mariage, toute l’assistance est soulagée et se presse vers l’estrade pour féliciter les jeunes mariés. Les enfants, poussant des cris de joie, se ruent en désordre dans l’escalier pour devancer le couple et l’accueillir sur le pas de la porte. Lorsque les jeunes mariés se présentent sur la vaste esplanade inondée de monde, ils les arrosent de grains de riz, sous les applaudissements et les youyous de la foule. Ensuite, Rosine et Serge prennent la pose, entourés de leurs invités, pour la traditionnelle photo de groupe devant la mairie.
Le jeune couple s’installe à l’arrière d’une limousine, une vieille Mercedes blanche décorée pour la circonstance. Le photographe prend place à côté du chauffeur. La voiture s’ébranle, roulant à pas d’homme. Elle fend majestueusement la foule en liesse. Serge et Rosine saluent, par la fenêtre ouverte, leurs proches qu’ils retrouveront pour la fête. Le chauffeur prend la direction du centre ville, où se trouve le Bois Sainte Anastasie, cadre idéal pour des photographies de mariage.
Pendant ce temps, les invités, toujours rassemblés sur l’esplanade de la mairie, évoquent l’incident dont fut émaillée la cérémonie. Chacun y va de son commentaire.
— Moi, je dis, hein, que dans deux ans, c’est le divorce ! clame à qui veut l’entendre une vieille tante jalouse. C’est ce qui arrive quand on épouse une femme étrangère.
— Ma mère, calmez-vous. Il faut vous respecter, lui demande Martin, le frère du jeune marié.
— Je ne me calme pas !
— Ils s’aiment, c’est leur droit de se marier, quelle que soit leur ethnie, intervient une jeune femme.
— Malchance ! Vous les jeunes, vous parlez d’amour. Vous en savez même quoi ? L’amour entre un Bamiléké et une Béti, ça n’existe pas. Les ancêtres n’acceptent pas ce genre d’union. Ce mariage est gâté.
— N’importe quoi ! rétorque la jeune femme. Il faut vivre avec son temps. L’amour est plus fort que ces vieilles querelles de tribus.
La vieille femme frotte ses pieds sur le sol à plusieurs reprises, comme pour les nettoyer, puis s’en va, traversant le cercle des badauds qui se sont approchés pour profiter du spectacle. Le père du marié, levant les bras au ciel, s’adresse aux invités :
— Mes amis, ne laissons pas cette vieille sorcière gâter la fête. Je vous donne rendez-vous à l’hôtel des Députés pour le vin d’honneur.
L’annonce est accueillie par un tonnerre d’applaudissements. Le groupe se dirige avec enthousiasme vers le parking, réjoui par la perspective de boire et manger gratuitement.
A l’arrière d’une des voitures du cortège qui traverse Yaoundé en klaxonnant, le père du jeune marié accable de reproches l’une de ses femmes, la mère de Serge :
— Tu es fière de toi ? demande-t-il, énervé.
— J’ai même fait quoi ?
— Tu as oublié ? Lorsque Serge nous a présenté cette fille Béti, je n’étais pas d’accord pour qu’il l’épouse. Je voulais plutôt doter une fille de notre village. Toi, tu l’as soutenu dans son erreur au nom de l’amour avec un grand «A». Regarde le désordre que ça provoque, et ce n’est que le début, fais moi confiance. La vieille femme a raison. Nos ancêtres refusent cette union, nous serons frappés par la malédiction.
— Roland, tu exagères.
— Tu verras. Je te dis que le seul moyen d’éviter la catastrophe, c’est que Serge épouse rapidement une fille de notre village. Un point, un trait.
— Le père a raison, approuve Martin qui conduit.
— Voilà ! Mon fils, tu es un vrai Bamiléké.
Martin ralentit l’allure pour entrer sur le parking de l’hôtel des Députés.
—À présent, sourions et faisons la fête ! Il ne faut pas perdre la face devant les invités, recommande-t-il.
— Tu as raison, approuve le père. Nous reparlerons de tout cela à la concession.
Le petit groupe entre dans la salle où une dizaine de tables rondes sont dressées. Sur une estrade improvisée, des musiciens s’activent à installer leur matériel. L’imprésario, un petit homme rondouillard, fait des essais de micro. Les convives arrivent par petites grappes, cherchent leur table et s’installent. Dans le fond de la pièce, une table est dressée spécialement pour les nombreux enfants présents. Des cousines de Serge, qui se sont dévouées pour s’occuper des petits, sont en train de gonfler une multitude de ballons de toutes les couleurs. Des hôtesses revêtues de l’uniforme de l’hôtel approvisionnent le buffet. On n’attend plus que les jeunes mariés pour entamer les festivités. Les stars du jour, fidèles à la tradition, se font attendre. Chacun retient son souffle, inquiet. Puis, c’est l’explosion de joie. Les tourtereaux arrivent, précédés de la demoiselle d’honneur qui, plongeant régulièrement les mains dans un panier, lance des pétales blancs qui retombent lentement sur eux. Les jeunes mariés prennent place à la table d’honneur sous les vivats des invités. Ensuite, l’imprésario prend la parole. Les réjouissances sont lancées. D’abord, ce sont les discours de Serge et Rosine, puis le vin d’honneur.
Une jeune femme, micro à la main, se lance sur la piste pour une interprétation magistrale de I Will Always Love You, le succès de Whitney Houston. Toute l’assistance l’écoute religieusement, d’autant qu’elle a une jolie voix. Lorsqu’on approche de la fin, Serge sent que tous les regards se portent sur lui. Il se lève, plonge la main dans une poche dont il sort plusieurs billets de cinq cents francs. Selon la coutume des Bamilékés, il les pose sur le front de l’artiste sous les applaudissements enthousiastes du public. Bientôt, le père et le beau-père du jeune marié prennent le relais. Heureusement, se dit Serge, car, n’étant pas très riche, il n’a changé que dix-mille francs, ce qui lui fait vingt billets, et les festivités sont loin d’êtres terminées. De fait, alors que la chanteuse, terminant de ramasser ses billets, regagne sa place, trois jeunes filles entament une démonstration de bikutsi. Là encore, il se lève pour faroter. Il n’a pas encore lancé trois billets que plusieurs invités l’ont rejoint. Il faut dire que les jeunes filles, sexy en short et hauts courts laissant voir un échantillon de leur ventre mince, sont très appétissantes, une motivation pour les hommes, toujours intéressés par des petites, qu’ils soient mariés ou non.
Ensuite, vient le banquet de mets traditionnels : ekomba, mets de pistache, koki, poisson braisé, pastels de viande, poulet DG et l’inévitable ndolé. Un véritable festin auquel les invités font honneur. L’ambiance monte d’un cran. Les convives, ravis par la bonne nourriture et le vin qui coule à flots, manifestent leur joie. Bétis et Bamilékés, rapprochés par ces libations, s’entendent comme larrons en foire. Plus aucune allusion n’est faite à l’incident de la mairie. L’orchestre qui, jusque là, s’était contenté de distiller une discrète musique d’ambiance entame un zouk. L’imprésario appelle les époux pour un tour d’honneur. Sous les applaudissements, Rosine et Serge s’avancent sur l’estrade et, collés l’un à l’autre, entament la tendre danse qu’ils ont choisie. Bientôt, d’autres couples se joignent à eux. La soirée est lancée sur des rythmes traditionnels : bikutsis, makossas, ben skins se succèdent pour le plus grand bonheur des danseurs.
L’impresario fait merveilleusement son boulot, relançant l’ambiance par des jeux et des animations dont le lancer de bouquet de la mariée qu’une dizaine de jeunes femmes célibataires se sont disputé. Léonie, une jeune sœur de Serge, a sauté plus haut que ses rivales. Elle brandit triomphalement le précieux bouquet, promesse d’un mariage dans l’année. La soirée passe vite. On amène la pièce montée pour la plus grande joie des enfants qui, pour la première fois et malgré l’heure avancée, manifestent bruyamment leur présence, impatients de recevoir leur part du gâteau.
Après avoir salué leurs invités, Rosine et Serge montent dans la chambre qu’ils ont réservée. Ils sont épuisé, et voudraient se jeter sur le lit et s’endormir jusqu’au matin, mais il y a cette robe de mariée à enlever. Serge n’est pas très doué. Trop impatient de découvrir son cadeau, il fait preuve de maladresse. Et puis, ces boutons, ces attaches, ces fermoirs sont trop petits et délicats pour ses gros doigts de charpentier. Quand, un quart d’heure plus tard, la robe git sur le sol, que Rosine est entièrement nue à ses côtés, il sent son sexe se dresser promptement. Il s’approche d’elle, la prend dans ses bras. Oubliant leur fatigue, les jeune époux s’embrassent passionnément. La jeune femme lève une jambe et la passe derrière les fesses de son partenaire. Après avoir constaté, d’un geste de la main, que son sexe est humide, il la pénètre doucement. Elle se pend à ses bras. Il passe ses mains sous ses cuisses, la soulève du sol tout en accentuant le mouvement de va et vient. Il la sent vibrer. Elle lui mordille le cou pendant que ses ongles s’enfoncent dans la peau de son dos luisant de sueur. Il se dirige vers le lit et se couche sur le dos. La jeune femme le chevauche sauvagement. Il pose ses mains sur ses seins et caresse ses tétons. Elle approche sa bouche. Leurs haleines se mélangent. Leurs bouches s’unissent tandis que leurs langues se frottent l’une contre l’autre. Elle se redresse, pousse des cris de jouissance pendant qu’une de ses mains caresse son clitoris. Il libère sa semence en criant à son tour. Ils restent ainsi, frémissant pendant de longues secondes avant de rouler sur le côté. Leurs front collés l’un à l’autre, les yeux dans les yeux, ils se regardent sans rien dire et finissent par s’endormir.
On frappe à la porte, sortant Serge de son sommeil.
— C’est quoi ? lance-t-il, irrité.
— Il est midi, monsieur. Il faut libérer la chambre.
—D’accord, laissez-nous quinze minutes.
— Oui mais pas plus, il faut que nous fassions la chambre, monsieur.
Il secoue délicatement Rosine qui ouvre les yeux.
—Le rêve est fini, chérie, on doit rentrer chez nous, murmure-t-il.
— Bébé, je veux rester là, proteste Rosine. Jusqu’à demain, je veux juste dormir et faire l’amour.
— Le programme me plait, approuve Serge. Mais il faudra que je mange quelque chose si tu veux que mes performances soient à la hauteur.
—D’accord, chéri. On se lave, on s’habille et on descend manger un morceau. Ensuite, on remonte prolonger notre lune de miel !

Chapitre 1

Carrefour Sorcier

Deux ans plus tard.
Bien qu’il soit situé à moins de deux kilomètres à vol d’oiseau du Palais de l’Unité, le Carrefour Sorcier se trouve dans un quartier très populaire d’Étoudi. L’endroit porte ce nom peu commun car, un jour d’orage, une tôle se serait détachée d’un toit et, après avoir parcouru une centaine de mètres dans les airs, serait allée décapiter un homme qui traversait tranquillement ce carrefour. Cet événement tragique et incongru alimenta longtemps les  conversations des habitants du quartier qui conclurent que ce devait être l’œuvre d’un sorcier malveillant. Ils appelèrent désormais l’endroit Carrefour Sorcier.
Juste après le fameux carrefour ensorcelé, un chemin de terre quitte la rue des Manguiers pour plonger vers le pied de la colline. Les rares véhicules qui empruntent cette descente roulent au pas car la pente est abrupte. De plus, les chauffeurs sont contraints de louvoyer entre les nombreux nids-de-poule parsemés sur le parcours, dont certains sont de véritables cratères se gorgeant d’eau à la moindre pluie. A mi-parcours, sur la gauche, un sentier mène à une cour autour de laquelle sont disposés de modestes studios aux façades d’un blanc approximatif car peintes à la chaux, avec pour toit des plaques de tôle ondulée rouillée maintenues en place par les pierres posées dessus. La propriété  appartient à Ma’a Lucie, une veuve qui loue ses chambres pour un loyer mensuel de quelques milliers de francs. C’est dans l’une d’elles que se sont installés nos jeunes mariés, Rosine et Serge.
Pour le moment, la jeune femme balaie sa terrasse. Son buste penché en avant, elle avance à petits pas, poussant à l’aide de son court balai traditionnel les saletés vers le sac en plastique qui lui sert de poubelle. Du coin de l’œil, elle observe des enfants en bas-âge qui jouent dans la cour. Hélas, ce ne sont pas les siens, mais plutôt ceux des voisines. Une larme discrète s’échappe du coin de son œil, coule lentement le long de sa joue pour s’évaporer sous l’action du soleil, laissant une légère marque blanche sur sa peau café au lait. Sa tâche terminée, la jeune femme entre chez elle. Son modeste chez-soi, qu’elle partage avec son mari Serge, est une pièce de vie unique faisant office de cuisine, salon et chambre à coucher. Les murs, mal blanchis à la chaux, sont décorés de photos punaisées. L’une d’elle, la seule à être encadrée, a été prise le jour de leur mariage au Bois Sainte Anastasie. La jeune femme s’assied sur le lit conjugal. Elle enfouit son visage dans ses mains, puis éclate en sanglots, comme cela lui arrive plusieurs fois par jour. La cause de sa détresse, c’est qu’elle n’enfante pas. Depuis deux ans qu’elle a épousé Serge, elle attend d’être mère. C’est son vœu le plus cher. Pourtant, ce bonheur simple lui est refusé. Elle ne comprend pas pourquoi le Seigneur ne l’exauce pas. Ne craint-elle pas Dieu ? N’est-elle pas une bonne chrétienne ? Ne prie-t-elle pas plusieurs fois par jour le Seigneur de lui donner sa part d’enfant ? Et chaque dimanche, elle chante les louanges de Dieu au sein de la chorale de la petite église de la paroisse Marie Mère médiatrice. Elle se couche, la tête dans l’oreiller, et finit par s’endormir.
Avant son mariage, Rosine était une jeune fille joyeuse. Toujours souriante, elle saisissait chaque occasion de s’amuser. C’est ce caractère enjoué qui a plu à Serge dès leur première rencontre, le poussant à essayer de la séduire. La jeune femme a vite succombé au charme de ce grand gaillard au physique athlétique qui, loin de l’effrayer, l’attirait. Elle avait envie de se blottir dans ses bras musclés et protecteurs. Elle brûlait de désir de se mettre sur la pointe des pieds pour s’agripper à sa nuque puissante et embrasser ses lèvres pulpeuses. Très vite, ils se sont aimés, sans accorder d’importance à leur différence ethnique : lui est Bamiléké, elle Béti. « Ces histoires de tribus sont les problèmes des vieux du village », se disaient-ils.
Les premiers mois qui suivirent la noce, le couple était très heureux. Même s’ils étaient pauvres, et vivaient dans un studio modeste, le bonheur d’être ensemble leur suffisait. Ils se contentaient de joies simples comme faire l’amour, déguster les bons plats préparés par Rosine, regarder une série à la télévision, ou prendre l’air sur la terrasse. Après six mois, la mère de Serge, constatant que la jeune femme avait encore le ventre plat, a commencé à leur mettre la pression pour qu’ils conçoivent l’enfant. « Vous êtes mariés. Il ne faut pas faire comme les Blancs, prendre la pilule pour ne pas enfanter ! », vociférait-elle, alors que Rosine n’avait jamais pris de contraceptifs. Dès lors, chaque fois qu’ils rendaient visite à la famille de Serge, ils repartirent avec une nouvelle potion d’herbes et d’écorces macérées concoctée par le marabout du village. Malgré cela, un an plus tard, la jeune femme n’était toujours pas enceinte. Alors, les parents de Serge ont décidé de les emmener à la chute de Mami Wata, où un esprit bénéfique rend leur fécondité aux femmes stériles.
Elle se souvient de ce voyage comme si c’était hier. Et pour cause, elle a failli y laisser sa peau. L’endroit est tout sauf accessible, surtout pour une fille de la ville comme elle. Ils ont quitté la maison de ses beaux-parents à l’aube, dans le vieux 4x4 Toyota de la concession. Martin, son beau-frère, était au volant, Serge à ses côtés. Elle était seule à l’arrière, ballottée dans tous les sens durant des kilomètres à cause du mauvais état de la piste. Pourtant, le pire restait à venir. À partir du village de Fongo-Tongo, ils durent emprunter des motos-taxi car la piste est trop étroite pour la voiture. Les jeunes qui conduisent ces motos sont des casse-cous. Pour tenter de l’impressionner, ils prenaient tous les risques, frôlant les arbres et le vide. Elle a cru mourir sur ces pistes escarpées. La piste s’est arrêtée nette au bord d’un précipice. Un chemin abrupt descendait au cœur de la forêt tropicale. Il y faisait sombre, la végétation étant très dense. Leurs vêtements collaient à leur peau en raison de l’humidité. Le sentier était étroit, glissant, à flanc de colline, et Rosine dérapa à plusieurs reprises. Il s’en est fallu de peu qu’elle ne dévale la pente sur son postérieur. Heureusement, Serge était là pour la retenir. Par moments, le jeune homme la soulevait quasiment de terre en la rattrapant, tant sa force était grande. Les cris stridents des singes résonnaient au-dessus d’eux. Le petit groupe levait alors les yeux pour regarder ces petites boules de poil agiles se balancer de branche en branche dans la canopée. Le guide leur expliqua que des léopards habitaient les lieux, ce qui augmenta encore l’angoisse de Rosine. Bref, après ce trajet périlleux et harassant, ils sont arrivés au pied de la cascade. C’était impressionnant. L’eau, divisée en deux chutes, tombait avec une telle force que le bruit les obligeait à crier pour s’entendre. Une fine bruine leur pleuvait dessus, de sorte qu’après quelques minutes, ils furent trempés, ce qui eut le mérite de les rafraichir. Leur guide expliqua que l’eau faisait une chute de quatre-vingt mètres. Il leur montra le point d’eau où ils devaient se laver les mains et le visage, puis faire leur vœu. Il annonça fièrement qu’aucune femme n’était repartie d’ici sans accoucher dans l’année qui a suivi leur visite. Rosine, Serge, et même Martin s’approchèrent du bord, se lavèrent les mains dans l’eau fraiche et claire, puis se frottèrent le visage. Du coin de l’œil, la jeune femme observait son mari. Elle se demandait s’il croyait vraiment à cette légende, où s’il était là uniquement pour rassurer ses parents. Il faudrait qu’elle le lui demande, mais pas ici pour ne pas indisposer le guide. De plus, Martin pourrait révéler son scepticisme à ses parents.
Après s’être reposés et avoir avalé quelques bâtons de maniocs qu’ils avaient eu la présence d’esprit d’apporter, la petite troupe entreprit la remontée. Rosine se réjouit, car c’était beaucoup moins dangereux que la descente. Malheureusement, la pente était raide, et après quinze minutes, la jeune femme haletait comme un coureur de 1 500 mètres à l’arrivée. Décidément, rien ne lui serait épargné.
Ayant récupéré leur 4x4, ils se sont rendus au village de Fongo-Tongo, où se trouve le lieu sacré de Mami Wata. On leur a présenté ce qui aurait été la demeure du génie des eaux, qui est l’endroit où se font les offrandes. Serge et Martin déposèrent trois sacs de riz qui, pensa Rosine, ne seraient pas perdus pour tout le monde. Ils reprirent la route de Dschang. Ensuite, pensait déjà la jeune femme, il faudra encore compter six heures de route dans le car pour Yaoundé. Son calvaire était loin d’être terminé, elle avait horreur de voyager la nuit. Il y a bien trop d’accidents dans ce pays où les grumiers roulaient souvent sans feux arrière.
Un an après ce fameux voyage, Rosine n’avait toujours pas accouché. Pire, elle n’était même pas encore enceinte. Étonnamment, Mami Wata, le génie des eaux, n’avait pas exaucé leur vœu. Ce fut un choc pour les jeunes mariés. Allait-on les priver du plaisir d’avoir des enfants ? Allaient-ils vivre à deux durant toute leur existence, sous l’œil moqueur ou compatissant des voisins ? Serge allait-il être enterré avec un caillou dans la main, sort que sa tradition réserve aux hommes n’ayant pas enfanté ? Où sa famille allait-elle tenter de le convaincre de à la répudier ? Déjà, elle n’était pas de leur ethnie ; si, en plus, elle n’enfantait pas rapidement, ils la haïraient. C’est à ce moment que Rosine perdit sa joie de vivre. Même faire l’amour ne lui procurait plus le même plaisir, car durant l’acte elle ne pouvait s’empêcher de penser à sa finalité, la procréation qui lui était refusée.
Des cris de joie réveillent la jeune femme. Elle se lève, regarde à travers les nacots. Une voisine, assise au milieu du groupe d’enfants, leur a apporté de quoi manger. Émue, Rosine observe le plus jeune d’entre eux manier maladroitement sa cuillère pour porter quelques grains de riz à sa bouche. Mais au moment de happer sa précieuse cargaison, le marmot tord malencontreusement son poignet, versant le précieux chargement sur son ventre nu, provoquant l’hilarité de ses congénères. Rosine ne peut s’empêcher d’esquisser un sourire amusé. « Mon tour viendra », se dit-elle, pour se donner du courage.
Seul l’espoir d’une grossesse prochaine la maintient en vie. Elle se penche pour ramasser un doigt de banane qu’elle épluche lentement, toujours pensive. « Mon Serge aussi ne m’aide pas beaucoup, se plaint-elle. Il ne connait pas l’hôpital. Il ne consulte que les herboristes et les médecins traditionnels. J’ai essayé de l’emmener voir un médecin, mais il a refusé. Il est trop têtu ». Selon le marabout de la famille de Serge, la stérilité du couple serait une punition infligée par des ancêtres mécontents du mariage mixte. Les nombreuses offrandes que le couple a faites pour implorer leur pardon n’ont pas donné de résultats. Pourtant, Serge refuse toujours obstinément de se rendre à l’hôpital pour faire les tests de fertilité. Dès que sa femme en parle, il se met en colère, et dit qu’ils n’ont pas les moyens de payer ces tests. Rosine pense plutôt qu’il craint pour son orgueil de mâle. Il perdrait son honneur d’homme si les résultats démontraient qu’il est la cause de l’infertilité du couple. Pour la famille de Serge, la solution au problème de stérilité de leur couple est simple. Il suffit de doter une jeune fille du village, pour introduire une femme féconde dans le foyer. «Cela, je ne l’accepterai jamais », s’exclame-t-elle en serrant les poings. D’ailleurs, le jour de leur mariage, elle a contraint Serge à jurer de ne jamais prendre de coépouse.
Rosine se bat à son niveau. Elle tente de mettre toutes les chances de leur côté pour que l’enfant arrive. Au cybercafé du quartier, elle a appris à utiliser internet. Elle a consulté de nombreux sites médicaux, pour en savoir plus sur le fonctionnement de la reproduction humaine. Depuis, elle surveille ses cycles, décidée à mettre toutes les chances de procréation de son côté. Lorsqu’elle est en période d’ovulation, comme aujourd’hui, elle fait tout pour provoquer le désir chez son mari. Ce n’est pas une tâche très difficile car son Serge, jeune et vigoureux, adore la chose. Il répond toujours présent à ses avances. Souvent, ils font l’amour plusieurs fois dans la soirée. Pourtant, lorsque la date redoutée des règles arrive, elle saigne sans même un jour de retard. Alors, il lui faut trouver le courage d’annoncer la mauvaise nouvelle à son mari. Tout est à refaire, jusqu’aux prochaines règles.
Kwa kwa !
Rosine se lève, passe la tête par l’ouverture de la porte. Elle se trouve nez-à-nez avec la bailleresse.
— Bonjour Ma’a Lucie, c’est comment ?
— Je suis là, ma fille. Je passe prendre le loyer.
— Pardon maman, j’ai oublié de demander l’argent à Serge ce matin.
— Tu as de la bouillie dans la tête ! s’exclame la bailleresse.
— Pardon, calmez-vous, vous aurez votre argent, assure Rosine.
— On va donc faire comment ?
— Je vous l’apporterai demain matin.
— Si je n’ai pas ça demain, je te coupe le courant, et je ne te donne plus d’eau, menace la grasse femme.
— Ce ne sera pas nécessaire, Ma’a Lucie.
Mais la femme lui a déjà tourné son dos nu garni de bourrelets. Elle balance ses larges fesses en marchant vers sa prochaine victime, Prisca, qui habite le studio voisin. Rosine se gratte la nuque, espérant que Serge aura touché son salaire du mois, car ils n’ont pas d’économies. Elle sort, effrayant une poule qui picorait quelques grains de riz dans la cour. Elle lève le bras pour palper le linge qu’elle a mis à sécher, constate qu’il est sec. Tout en récoltant ses affaires, elle ne peut s’empêcher de continuer à penser à ce problème de stérilité. Pourtant, se dit-elle, on m’a déjà enceintée. Bien que cela se soit passé il y a plus de dix ans, elle se rappelle avec douleur des événements sordides subis dans sa jeunesse…
Cet été là, la petite Rosine avait quatorze ans. Comme chaque année, elle partit en vacances au village, où elle logeait chez sa tante Monique. C’était l’occasion de fuir l’agitation de la ville, de respirer le bon air de la campagne et de se replonger dans l’ambiance familiale du village d’origine de sa mère. La jeune fille aimait beaucoup sa tante, une femme très grasse, avec des cuisses et un fessier énormes. Même ses bras atteignaient le volume des cuisses d’un footballeur. Malgré cela, son visage était très joli et avenant, de sorte qu’on ne pouvait que la trouver sympathique. Rosine s’était habituée au gabarit de sa tante, même si, lorsque celle-ci faisait sa toilette, elle détournait les yeux pour ne pas voir les bourrelets suspendus à son ventre, et même dans son dos. Les journées passaient vite chez tante Monique, entre les travaux aux champs, les achats au marché, les bavardages à la rivière et les heures passées dans la cuisine enfumée, à préparer de bons plats.
Rosine ne voyait presque jamais son oncle. Ce géant gras aux cheveux et à la barbe grisonnants ne passait à la maison que pour diner et dormir. À la retraite, il passait le plus clair de son temps dans les bars, à boire de la bière ou du matango, le vin de palme tant apprécié des villageois. Constamment ivre, l’homme parlait très peu. La jeune femme ne l’aimait pas. Lorsqu’il posait son regard sur elle, des frissons parcouraient tout son corps. Elle aurait voulu être loin de là. Elle ne savait pourtant pas encore ce dont l’homme était capable.
Un matin, sa tante lui annonça qu’elle allait devoir voyager, une de ses sœurs était décédée dans la nuit. Rosine aurait voulu l’accompagner, mais la défunte était mariée avec un homme de Bertoua, dans l’Est du pays. C’était très loin, et le trajet en car était très cher. Ma’a Monique ne pouvait pas lui payer le billet. Voilà la jeune fille condamnée à passer plusieurs jours seule avec son oncle. C’était elle qui préparerait à manger, sa tante lui avait donné cinq mille francs pour faire le marché. Rosine la vit partir dans un taxi-brousse. Elle s’assit sur une souche d’arbre et pleura, terrorisée à l’idée de rester seule avec l’oncle Victor.
Ce soir là, Rosine servit le diner à son oncle. L’homme mangea en silence, puis s’éclipsa. La jeune fille se réfugia dans sa chambre. Elle lut quelques pages d’un livre de la bibliothèque rose, puis s’endormit. Durant la nuit, l’homme, éméché, la sortit de son sommeil brutalement. Il venait d’entrer dans sa chambre. Elle se réveilla en sursaut, prise de panique. Elle voulut fuir, mais l’homme était déjà sur elle, l’écrasant de tout son poids. Il devait peser au moins cent cinquante kilos, la jeune fille étouffait. Il plaqua une main sur sa bouche pour l’empêcher de crier. De l’autre, il enleva la petite culotte qu’elle portait sous sa chemise de nuit. Puis, il déboutonna son pantalon, le fit glisser ainsi que son slip et commit l’irréparable. Bien qu’elle eût mal, la jeune fille ne put crier. Les narines dilatées, elle tentait d’aspirer un maximum d’air, pour ne pas étouffer. Elle souffrit en silence. Lorsqu’il eut fait sa petite affaire, l’oncle sortit de la pièce. Rosine resta tétanisée sur son lit. Des sanglots la secouaient, sans qu’aucune larme ne coule. Après un moment, elle mit sa tête dans son coussin et pleura longuement avant de s’endormir.
Le lendemain, sans rien dire, elle prit le car avec l’argent que lui avait donné sa tante et rentra chez elle. A sa mère qui l’interrogeait, elle dit simplement qu’elle était rentrée plus tôt car sa tante était partie au deuil, et qu’elle serait absente au moins une semaine. Il valait donc mieux qu’elle rentre chez elle. La vie avait repris son cours, mais un jour, Rosine ressentit des nausées. Depuis, elle était malade chaque matin. Sa mère, perspicace, reconnut rapidement les symptômes de la grossesse. Dès que la chose fut vérifiée, on emmena Rosine chez une vieille herboriste du village, qui lui fit boire une potion provoquant l’avortement. Peu de temps après, l’oncle Victor, ivre, se noya dans la rivière en tombant malencontreusement d’un pont. Depuis, Rosine tente d’oublier ce triste épisode de sa vie que personne, pas même son mari, ne connait. Si l’avortement n’a pas causé la stérilité, cela veut dire que je suis fertile, se dit la jeune femme. Et donc, ce serait Serge et non moi qui serait responsable de notre malheur. Une voix la sort de ses pensées. Prisca, la voisine, lui demande si elle veut l’accompagner au marché. Une balade me changera les idées, se réjouit-elle.
Rosine et Prisca arpentent les travées du marché d’Etoudi. Les copines marchent avec précaution, soucieuses de ne pas se fouler la cheville dans un des sillons creusés dans la terre rougeâtre par les pneus des brouettes bourrées de manioc, de macabo ou de régimes de plantains. Ces engins se faufilent au milieu de la foule, habilement manœuvrés par des pousseurs, en général de jeunes adolescents au torse nu, dont la peau humide de sueur luit sous le soleil. La beauté des deux jeunes femmes ne laisse aucun homme indifférent. Plus d’un se retourne, sifflant ou lançant l’un ou l’autre commentaire sur leur physique. Un peu flattées en leur for intérieur, mais trop orgueilleuses pour le montrer, les jeunes femmes se retournent et toisent l’audacieux admirateur, marquant leur dédain en émettant une sorte de sifflement que l’on appelle fiasquer.
Il faut dire que les jeunes femmes ont de sérieux atouts pour séduire. La première chose qui attire l’attention, c’est le teint clair de Rosine. Sa minceur et sa taille fine lui permettent de mettre en valeur ses seins en poire, ses hanches évasées et ses fesses potelées qui, moulées dans un pagne, font tourner la tête des hommes. La sévérité de son visage triangulaire aux traits anguleux est adoucie par ses lèvres pulpeuses et son petit nez retroussé. Mais son plus grand atout de séduction, ce sont ses yeux en amande surmontés de cils interminables dont le regard, lorsqu’il plonge dans celui d’un homme, le fait fondre instantanément. Très différente, Prisca, est toute en rondeurs. Son visage large surmonté d’un front bombé, ses grands yeux noirs et ses lèvres proéminentes lui donnent un air boudeur invitant à la consoler. Ses seins disproportionnés, s’élancent vers l’avant, défiant toutes les lois de l’apesanteur, exécutant, lorsqu’elle marche, un mouvement de balancier très sexy, telles deux pastèques dans un petit hamac. Elle met en général ses larges cuisses en valeur en portant des mini-jupes provocantes aux couleurs agressives. Plutôt courte, elle tente d’allonger ses jambes en portant des talons vertigineux. Un jour, Serge, pour se moquer, lui a dit que lorsqu’elles marchent ensemble, on dirait la panthère et le phacochère. Rosine a trouvé la comparaison un peu méchante pour sa copine, mais elle a ri de bon cœur.
D’humeur joyeuse, Rosine et Prisca fouillent à présent les bacs de la friperie, partageant leur avis sur les vêtements de seconde main fraichement arrivés d’Europe. Dans ces moments de complicité, elles oublient, l’espace de quelques instants, leurs conditions de vie pénibles. Pour quelques centaines de francs prélevés de l’argent de la ration, elles s’achètent une nouvelle tenue, puis s’installent à une terrasse pour déguster une Beaufort Light. Alors qu’elles parlent de choses et d’autres, Rosine se décide à aborder un sujet délicat :
— Prisca, crois-tu que l’avortement puisse rendre une femme stérile ? demande-t-elle.
— Si c’est un médecin qui a pratiqué l’avortement, en principe il n’y a pas de problème. Si c’est une vieille maman, il peut arriver que l’infection rende stérile.
— Je ne sais pas qui a pratiqué l’avortement, car il s’agit d’une de mes copines. Moi, je n’ai pas fait ce genre de chose que Dieu réprouve, précise-t-elle en faisant une moue dégoûtée.
— Il faut que ta copine voie un obstétricien, à l’Hôpital général. Après l’avoir examinée, il pourra lui dire si elle peut procréer.
— Bon, je lui transmettrai ton conseil. Je te remercie.
— Ne te dérange pas, entre femme, on doit s’entraider, non ?
— C’est vrai.
— Il y a autre chose, cependant, ajoute Prisca.
— Oui, dis-moi.
— Il est possible que les ancêtres soient dérangés par l’avortement, et fassent planer une malédiction sur ton amie, révèle Prisca. A-t-elle vu un marabout ?
— Non, je ne pense pas. C’est une fille de la ville, une femme moderne, qui craint Dieu. Je ne crois pas qu’elle voie les marabouts.
 — Ah ! Il ne faut pas négliger les forces surnaturelles, même si on est de la ville. Si la grossesse n’arrive pas, il faudra bien qu’elle se rende au village et demande conseil au chef. Parfois il suffit de se laver pour se débarrasser de ses fautes, et de faire quelques offrandes aux crânes des ancêtres pour que la malédiction cesse. On offre l’huile rouge, le sel, la bière.
— Ma chérie, tu m’effraies avec tes choses mystiques. Je n’oserai jamais parler de ça à ma copine, avoue Rosine.
—Mais dis-moi, Serge et toi ne voulez pas d’enfant ? demande Prisca, se doutant que la copine en question n’est autre que Rosine elle-même.
—Ma chérie, soupire Rosine, qui ne veut pas d’enfant ? J’attends seulement que Dieu me donne ma part. Et toi, tu ne veux pas d’enfant ?
—Faire un enfant avec ce fainéant de Brice ? bondit Prisca. Il est tellement foiré qu’il n’a pas pu me doter. Il n’aurait même pas de quoi payer la layette.
— Bon, dit Rosine en regardant sa montre, il est temps d’aller préparer, sinon nos hommes vont nous gronder. Le mien peut rentrer à tout moment du village.
— Tu as raison. Le temps a passé trop vite, acquiesce sa voisine.
***
Assise sur un petit banc posé devant sa porte, Rosine attend le retour de son mari. Un Rav4 s’immobilise devant la barrière. Rosine reconnait la voiture de Martin, le frère de Serge, qui l’a ramené du village. Son mari en descend, souriant. Rosine se lève pour aller à sa rencontre, dépose un bisou furtif sur ses lèvres charnues :
— C’est comment chéri ? demande-t-elle.
— Ça va un peu, bébé.
— Ton frère ne reste pas ? constate-t-elle en regardant la voiture démarrer.
— Non, il aimerait rentrer avant la nuit, précise Serge. Tu sais que les routes sont peu sûres dans la nuit.
— Je cours te chercher la bière.
— Je ne refuse pas, je meurs de soif, avoue Serge.
Il entre, se laisse tomber sur un pouf qui, étonnamment, résiste à cette charge, émettant toutefois quelques craquements, comme pour se plaindre du manque de délicatesse de l’homme. Il est vrai que le jeune homme est imposant, mesurant près d’un mètre quatre-vingt-dix, et pesant presque cent kilos. Il impressionne les inconnus, mais il fait preuve d’une telle bienveillance que tout le monde l’adore au quartier. Il sort un mouchoir de sa poche, éponge la sueur qui coule le long de sa nuque puissamment musclée. Quelques minutes plus tard, sa femme, un peu essoufflée, lui tend une Castel. Elle s’assied à ses pieds, sur le tapis garnissant le sol, pose amoureusement sa tête sur ses cuisses de footballeur.
— Comment s’est passé le voyage ?
— Très bien, ma chérie. Comme on est restés calés aux funérailles, Martin a proposé de me ramener.
— C’est très gentil de sa part.
Serge porte le goulot de la bouteille à sa bouche, boit à grandes gorgées. Rosine se lève, se poste derrière lui pour masser ses épaules. Elle se baisse, passe la langue dans sa nuque, puis elle lèche ses oreilles. Ils s’embrassent. Après s’être déshabillés, ils s’étendent sur le lit pour faire l’amour.
Lorsque son mari s’est retiré, Rosine soulève les jambes et les pose à bonne hauteur contre le mur, espérant ainsi accélérer la progression des spermatozoïdes en elle. Elle le regarde tendrement :
— Prions chéri pour que Dieu nous donne l’enfant.
— Oui, mon amour, prions.
— Serge se lève, va vers le réchaud pour soulever le couvercle de la marmite :
— Tu as préparé quoi ?
— Surprise, chéri. Regarde dans la casserole.
— Des pommes pilées, super ! dit-il, après avoir soulevé le couvercle. J’en avais justement envie.
— Il allume le gaz sous la marmite.
— Ne fais pas cramer les bonnes choses, chéri.
— Ne crains rien, ton homme connait cuisiner, dit-il, lui lançant un grand sourire.
— Tu sais, on n’aime pas trop que nos maris s’occupent de préparer, fait remarquer Rosine.
— Tu as raison, chérie, mais j’ai trop faim. Il faut que je mange.
— J’arrive, bébé. Assieds-toi je vais nous servir, dit-elle en se levant.
Ils dînent en regardant Amour et tradition, la série télévisée camerounaise du moment qui raconte les déboires amoureux de Robert, un jeune homme ayant fait ses études en Europe. De retour au Cameroun, il est confronté aux traditions encore bien présentes dans sa famille. C’est l’occasion pour les époux de petites disputes, car Rosine, éduquée en ville, prend le parti de Robert, alors que Serge, ayant été élevé au village, soutient la famille du jeune homme, fervente adepte des traditions.
Le repas terminé, Serge se couche. Il attend patiemment que sa femme termine le rangement pour le rejoindre. Ils font une nouvelle fois l’amour. Côte à côte dans le grand lit, nus comme des vers, ils se font des bisous, et se prodiguent des caresses. Ils s’aiment. Serge la regarde gravement et parle tout en lui caressant la joue :
— J’ai eu une conversation avec ma mère.
Rosine fait la grimace. Elle se contracte et fronce les sourcils. Chaque fois qu’il évoque sa mère, ce sont les problèmes.
— Comment va-t-elle ? s’enquiert-elle.
— Elle va bien, merci, assure son mari.
Il la regarde, sait qu’il va lui faire mal, mais il ne peut rien lui cacher. Il respire profondément et se lance :
— Elle va me présenter une jeune fille du village que la famille veut doter pour moi.
— Aka ! Tu sais que je ne veux pas entendre parler de polygamie, proteste vigoureusement Rosine.
— Pourtant, tu as signé le contrat de mariage acceptant la polygamie, fait remarquer Serge.
— Tu sais très bien que ce sont nos parents qui ont négocié l’acte de mariage, se défend-elle. Et tu m’as juré de ne jamais prendre de coépouse !
— Chérie, on cherche l’enfant depuis deux ans sans succès. Si je fais entrer dans notre foyer une femme qui est féconde, elle nous fera des enfants. Ce seront également tes enfants. Il faut prendre les choses du bon côté. Je sais bien qu’au début, ce sera difficile pour toi, mais tu vas t’habituer. D’ailleurs, tu ne serais pas la première femme à avoir une coépouse dans ce pays !
— C’est même peut-être toi qui es stérile.
— Tu oses dire que je ne peux pas te donner d’enfants ? Je te fais l’amour plusieurs fois par jour. Mon sperme est fort et abondant.
— Pour le savoir, il faudrait faire des tests à l’hôpital !
— Ma chérie, on n’a pas l’argent pour faire les tests.
— Non, mais est-ce que tu as l’argent pour entretenir une autre femme ? Serge, je t’aime, mais écoute-moi très bien : si une autre femme entre ici, c’est moi qui pars, un point, un trait.
Ensuite, Rosine fond en larmes. Serge tente de la consoler mais finit par s’endormir, épuisé par le voyage. La jeune femme, elle, ne parvient pas à trouver le sommeil. Elle tourne et retourne le problème dans sa tête. Il y a urgence à présent que la menace d’une coépouse se précise. Il faut absolument qu’ils trouvent l’enfant avant que cette maudite belle-mère ne mette une autre femme dans le lit conjugal. C’est lui qui est stérile, elle en est sûre. Demain, c’est décidé, elle se rendra à l’hôpital pour faire les tests de fertilité. S’ils démontrent qu’elle peut enfanter, elle passera à l’action…
***
Rosine a toujours détesté les hôpitaux. Chaque fois qu’elle s’y rend, par malchance, elle croise un cortège funèbre. C’est encore le cas ce jour. Elle vient à peine de franchir le portail de l’Hôpital central de Yaoundé qu’elle tombe nez à nez avec un corbillard garé devant la porte de la morgue, entouré par les membres de la famille du défunt habillés de noir, des lunettes de soleil cachant leurs yeux éplorés. La jeune femme hâte le pas, pour ne pas entendre les cris et les pleurs qui retentiront immanquablement lorsque le cercueil sera présenté à la famille. Elle est presque arrivée à la porte principale lorsqu’elle entend une femme hurler sa peine. « Tu me laisses à qui ? », lance la veuve. Rosine pousse la porte, se hâte de la refermer derrière elle pour ne plus entendre ces cris de détresse. Aussitôt, elle est prise à la gorge par l’odeur de désinfectant qui règne dans les couloirs. Respirant par saccade, priant de ne pas tourner de l’œil, elle s’adresse au guichet. La jeune femme en tablier blanc lui indique la salle d’attente.
Après avoir passé les examens, elle doit encore voir le docteur pour en obtenir le résultat. Après plusieurs heures d’attente, elle entre finalement dans le cabinet du médecin, un quadragénaire svelte et séduisant. Il se lève, la main tendue vers la jeune femme pour lui serrer la main, puis lui demande de s’asseoir :
— Vous êtes madame ? demande-t-il.
— Rosine Owona, épouse Tsafack.
Il tire la pile de dossiers, parcourt les étiquettes et retire celui de Rosine. Il prend le temps de lire attentivement les résultats, puis lève la tête vers la jeune femme anxieuse :
— Madame Tsafack, vous pouvez concevoir sans problème, tous les examens sont bons.
— Merci docteur, lance la jeune femme rassurée.
— Si vous ne tombiez pas enceinte rapidement, il faudrait m’envoyer votre mari, c’est que le problème est à son niveau, précise le médecin.
— Ce ne sera pas nécessaire, j’espère, affirme Rosine, pleine d’espoir.
— Dans ce cas, je vous souhaite une bonne journée, dit le médecin en se levant.
— Merci docteur, on est ensemble.
***
Le soir, assise sur un petit banc posé devant sa porte, Rosine attend le retour de son mari, comme elle a l’habitude de le faire chaque jour. Elle observe distraitement les moineaux se disputer les grains de riz que les enfants ont fait tomber par terre en mangeant. De temps à autres, un rat passe furtivement devant elle. La lumière décline. Dans moins d’une heure, il fera nuit. Le feuillage des bananiers environnants se découpe sur le ciel, formant une splendide fresque qu’elle ne se lasse pas de regarder. Bientôt, les premières étoiles apparaitront. C’est à ce moment, entre chien et loup comme on dit, que Serge rentre habituellement du travail. Rosine tend l’oreille, croyant entendre le bruit caractéristique de sa mobylette. C’est bien lui. Déjà, il arrive, poussant son vieux cyclomoteur dans la cour. Il  lève sa main libre pour la saluer. Il sourit, visiblement heureux de regagner son foyer. Rosine va à sa rencontre, dépose un bisou furtif sur ses lèvres charnues :
— Tu as l’air fatigué chéri, constate-t-elle.
— Il y a beaucoup de travail en ce moment. Le patron est toujours après nous. Pas moyen de s’arrêter une minute. Tout ça pour cinquante mille francs par mois. C’est de l’esclavage, se plaint-il.
— Patience, mon chéri, le console-t-elle. Viens plutôt diner, ensuite je te donnerai ta chose.
— Merci bébé, c’est toujours une joie de rentrer chez soi quand une gentille femme t’accueille si bien.
En suivant son mari à l’intérieur, Rosine pense à une chanson de Lady Ponce, la star du bikutsi, qui dit « L’homme, le ventre et le bas-ventre et le tour est joué, le ventre et le bas ventre et le compte est réglé ».
Chapitre 2

L’Hôtel Mont Fébé

Comme chaque jour, Rosine se lève à six heures du matin pour préparer le petit déjeuner de son mari. Comme chaque matin, elle cuisine la traditionnelle bouillie de maïs dont sa mère lui a confié la recette. Ce plat complet et nourrissant permet à Serge de supporter la journée entière sans rien avaler d’autre que de l’eau : une sérieuse économie pour le ménage.
— Ma chérie, ta bouillie de maïs est un régal, lui confie Serge en dévorant le contenu de son bol.
— Merci, chéri. C’est parce que je la prépare avec amour.
— C’est vrai que si je ferme les yeux, je me revois enfant, lorsque je dégustais la bouillie préparée par ma mère avant de partir pour l’école.
Son petit déjeuner avalé, Serge l’embrasse tendrement. La jeune femme l’accompagne sur le pas de la porte. Le cœur serré, la gorge sèche, elle regarde la motocyclette passer la barrière et disparaître dans la brume du matin. Elle se sent coupable, car elle va le trahir. Elle subit une véritable torture intérieure, car la dernière chose dont elle ait envie est de faire du mal à l’être qu’elle aime le plus au monde. Et pourtant, elle sait qu’elle doit le faire. Pour elle, c’est une question de survie.
Rosine s’est préparée pour la circonstance. Passant devant le miroir de l’armoire, elle se regarde pour une dernière inspection. Elle se trouve belle. Son maquillage est léger, pour éviter la vulgarité. L’objectif est de passer pour une femme honnête en quête d’aventure, et non pour une prostituée, une wolowoss comme on les appelle ici. Elle inspire profondément pour sentir l’agréable odeur de son nouveau parfum, une imitation Dior achetée au marché central. Elle se penche, vérifiant que son pagne dévoile bien sa poitrine généreuse dans cette position. Elle se sent revenir des années en arrière, alors qu’à peine sortie de l’adolescence, elle parcourait la ville à la recherche de son futur mari. Elle l’avait trouvé, alors qu’il dinait à la table voisine avec son frère au Bunker, un restaurant de Nlongkack qui fait également bar et boîte de nuit. Après le repas, les frères étaient descendus à la discothèque. Elle les avait suivis. Très vite, Serge lui avait tourné autour, enchainant les mouvements, les pich les plus imaginatifs. Elle s’était laissé séduire, le charmant à son tour de son regard affolant. A présent, tout est à refaire. Sauf que cette fois, ce sera dans le péché. Elle se signe, implore le Seigneur de pardonner les fautes qu’elle pourrait commettre en ce jour détestable. Cependant, elle doit à sauver son couple. Pour cela, la seule solution, c’est de tomber enceinte, peu importe de qui ! Qui ira vérifier ?
Par trois fois, elle a failli rebrousser chemin. Par trois fois, elle s’est immobilisée au bord de la route, la gorge nouée. Elle se sent coupable. Les conséquences de l’acte qu’elle va commettre l’effraient. Et si Serge devinait qu’elle l’a trompé ? Si quelque chose dans son regard la trahissait ? Si elle attrapait une maladie sexuellement transmissible, la syphilis ou le sida ? Depuis leur mariage, elle n’a jamais convoité un autre homme que Serge, car leur relation amoureuse la comble. Elle a vraiment un bon mari. Sauf qu’il est stérile, et que l’on rejette la faute sur elle. On projette de lui imposer la polygamie. La polygamie, ce sera des problèmes et des soucis pour le reste de sa vie. Jamais elle ne pourra supporter une rivale sous son toit. De plus, Serge n’a pas les moyens d’entretenir une deuxième femme. Sur tous les plans, ce serait la faillite de leur ménage. Alors, elle se dit qu’elle ne peut plus reculer. Elle reprend sa route d’un pas rapide, s’efforçant de ne plus penser. Arrivée au Carrefour Sorcier, elle arrête un taxi.
Elle descend au quartier Tsinga, où personne ne la connait. Elle se rappelle être passé un jour devant une brasserie, juste après avoir mangé dans un restaurant de tripes où une amie l’avait amenée. Voilà, c’est là. L’enseigne indique Brasserie Tsinga. C’est logique, vu que c’est une brasserie et que nous sommes à Tsinga. Rosine entre. Il fait tellement sombre qu’elle est obligée de s’arrêter, le temps pour ses yeux de s’habituer à la pénombre. L’endroit sent la friture, le tabac froid et la bière. Elle frissonne. Assis au bar, trois hommes b0ivent une Castel malgré l’heure matinale. L’arrivée d’une femme dans cette tanière excite immédiatement ces mâles frustrés.
— Bonjour ma chérie, tu bois quoi ? demande l’un des clients, dévoilant sa dentition pourrie.
— Pour toute réponse, Rosine émet un sifflement entre ses dents. Elle regrette d’être entrée dans cet endroit. Une jeune femme au décolleté plongeant vient s’enquérir de ce qu’elle veut boire.
— Rien pour le moment. J’attends quelqu’un, dit-elle.
— Madame, il faut consommer. Vous ne pouvez pas rester ici si vous ne consommez pas.
— Et bien, je m’en vais, annonce-t-elle en se levant, soulagée.
Elle passe la porte sous les sifflements, entend des commentaires désobligeants sur quelque chose de long et dur qu’on allait introduire entre ses fesses. Seigneur, se dit-elle, ce n’est pas possible. Il va falloir que je choisisse un endroit plus sélect.
Rosine décide de tenter sa chance dans un endroit fréquenté par des hommes d’affaires. Elle jette son dévolu sur l’hôtel Djeuga Palace. Un taxi passe. Il l’y emmène en dix minutes pour la modique somme de cent francs. Elle entre. La moquette rouge du hall amortit agréablement ses pas. Émerveillée par le luxe de l’endroit, elle s’avance, les yeux écarquillés comme ceux d’un enfant dans un magasin de jouets. Par chance, elle s’est vêtue avec élégance. Parfois, à la friperie, on trouve des vêtements dont on sent qu’ils ont été portés par de grandes dames. Le préposé l’accueille avec le sourire, lui indique le bar de l’hôtel. Il doit penser qu’elle est la “petite” d’un des clients.
Avant de pousser la lourde porte de verre fumé, elle prend une profonde inspiration pour se donner du courage. Ensuite, elle pousse la porte et entre dans une vaste pièce au décor luxueux : divans de velours bordeaux garnis de coussins dorés, petites tables d’ébènes garnies de nappes blanches et or et d’un vase contenant une fleur exotique, tabourets garnis de cuir noir. Rosine s’arrête un bref instant pour choisir un emplacement stratégique d’où elle aura une vue panoramique sur la clientèle. Dès qu’elle s’est assise, un barman en chemise blanche et gilet bordeaux se présente, inclinant légèrement le buste en guise de salutation. Bien qu’il soit tôt pour boire de l’alcool, elle commande une bière. Cela me facilitera la chose d’être un peu éméchée, se dit-elle. Elle lève son verre à la santé du Président Paul Biya dont le portrait est accroché au-dessus du comptoir. Lorsqu’elle dépose la bouteille de Beaufort Light vide sur la table, elle se sent euphorique. Sa tête tourne légèrement, mais ce n’est pas désagréable. Se rappelant subitement pourquoi elle est là, elle jette un coup d’œil aux occupants des autres tables. Ici, un groupe de jeunes parlent bruyamment de sport. Plus loin, deux amoureux se dévorent des yeux. Ils ne vont pas tarder à monter dans une chambre, ricane-t-elle intérieurement. J’ai bien fait de choisir un hôtel. Si je rencontre l’homme qu’il me faut, il suffira qu’il prenne une chambre à l’étage ! Justement, au fond de la salle, elle aperçoit un petit homme maigrichon en costume cravate. L’objet de son attention boit un café, concentré sur la lecture du Cameroon Tribune. Rosine sourit. Voilà mon pigeon, se dit-elle. L’homme est sapé comme un banquier. Elle ne risque pas les mauvaises odeurs et l’haleine fétide, ni de se retrouver dans une chambre d’auberge miteuse. De plus, il est si frêle qu’elle est certaine de pouvoir le maîtriser en cas de problème. A l’abordage, s’encourage-t-elle. Elle se lève, se dirige vers lui :
— Bonjour monsieur, chuchote-t-elle d’une voix timide.
L’homme lève la tête, mécontent d’être dérangé dans sa lecture. Cet agacement passé, il se déride à la vue du physique avenant de son interlocutrice. Alors, ses  fines lèvres esquissent un léger sourire, atténuant la sévérité dégagée par un visage émacié, des pommettes saillantes et un menton pointu. Son nez, pas du tout épaté, pourrait être celui d’un prince d’Égypte. Derrière ses lunettes rondes, ses yeux fins et légèrement plissés brillent d’intelligence :
— Bonjour madame, que puis-je pour vous ? demande-t-il, d’un ton affable.
Elle sourit timidement, triturant nerveusement le tissu de sa robe comme une écolière récitant un poème devant une assemblée de parents :
— Voilà, je m’ennuie un peu. Comme vous êtes seul aussi, je me suis dit qu’on pourrait peut-être bavarder un peu.
— Prenez place, je vous en prie, propose-t-il en poussant une chaise vers elle. Mon nom est Benoit.
— Je suis Rosine.
— Vous prenez quelque chose, Rosine ?
— Oui, une Beaufort light, merci.
— Moi je vais prendre un whisky, dit-il en levant le bras à l’attention du barman.
Ils parlent de choses et d’autres. Il lui déclare qu’il est ministre de la Santé Publique. Elle sourit intérieurement, n’y croyant pas une seule seconde. Il essaie de l’impressionner, voilà tout. Mais c’est la preuve que son charme opère. Elle devient de plus en plus familière, lui touchant régulièrement le bras ou la cuisse. A un moment, tentant le tout pour le tout, elle se penche vers lui et lui glisse à l’oreille :
— Chéri, j’ai envie de toi.
— Viens, je connais un endroit calme où nous serons tranquilles, répond l’homme en se levant sans se faire prier.
Le coup de poker de Rosine a réussi. Triomphante, elle suit l’homme jusqu’à son véhicule. Bientôt, le puissant 4x4 noir flambant neuf aux vitres teintées fonce dans les rues de Yaoundé. Rosine ne sait pas si son compagnon du jour est ministre, mais vu la classe de son véhicule, dont elle caresse voluptueusement les sièges en cuir beige, il doit être riche. Ils roulent en silence, se jetant régulièrement des œillades prometteuses. Elle mâte son entre-jambes, constatant à la déformation du tissu qu’il est déjà en érection. L’homme a suivi son regard, lui prend la main et la dépose sur la protubérance. Rosine passe sa langue sur ses lèvres pour les humecter. Elle dépose un baiser sur sa joue. Elle ferme les yeux, pense à son pauvre mari occupé à sa lourde besogne, tandis qu’elle baigne dans le luxe et la débauche. Elle a peur de prendre goût à cette vie de bordelle.
Longeant le terrain de golf de la capitale camerounaise, la puissante Toyota fait rugir son moteur diesel pour entamer l’ascension de la colline sur le flanc de laquelle s’agrippe l’Hôtel Mont Fébé. Tel un pilote de rallye, Benoit prend à toute allure les courbes qui s’enchainent, tentant d’impressionner sa future partenaire. Rosine, peu habituée à la voiture, sent qu’elle va bientôt vomir. Heureusement, quelques minutes plus tard, le véhicule s’immobilise sur le parking. Benoit tient la jeune femme par la taille pour franchir les quelques marches conduisant au porche de l’hôtel. En voyant leur image dans la porte vitrée, Rosine constate qu’ils forment un drôle de couple. Elle le dépasse en taille de plus de trente centimètres, et bien qu’elle soit mince, il doit lui rendre une dizaine de kilos. Quel âge peut-il avoir ? se demande-t-elle. Peut-être une vingtaine d’années de plus que moi. Bah, il ne s’agit que de le faire une fois, juste pour concevoir l’enfant.
Ils passent sous la tonnelle, salués par les bagagistes. Constatant que les amoureux ne portent pas de valises, ils ne peuvent cacher leur déception. En passant la porte, Benoit leur glisse un billet, déclenchant deux sourires étonnés par tant de générosité. Les talons de Rosine claquent sur le marbre blanc du hall d’entrée. La jeune femme passe par un arc-en-ciel d’émotions. Elle est émerveillée par le luxe de l’établissement, culpabilisée par le regard des employés de la réception, et celui, plus sévère, du Président Biya dont le portrait est accroché au mur. Elle est prise de vertige pendant les vingt secondes nécessaires à l’ascenseur pour les mener au sixième étage, angoissée devant la porte de la suite, choquée en constatant que leur chambre est plus grande que son studio d’Étoudi. C’est une suite, véritable petit appartement avec un salon et une salle de bain. Elle avance vers le lit, passe sa main sur les draps, appréciant la douceur de la soie. Benoit ferme les tentures pour obtenir un éclairage tamisé. Il s’approche du chariot apporté par l’employé du room-service, sort une bouteille de champagne Dom Pérignon de son seau à glace. Il en fait sauter délicatement le bouchon. Soulevant la bouteille d’un air triomphant, il remplit une coupe qu’il lui tend avant de se servir à son tour :
— À notre rencontre, chérie, dit-il solennellement en levant son verre.
— À nous, lui répond-elle.
Confortablement installés dans le divan de cuir noir, ils dégustent le précieux élixir, appréciant sa fraîcheur, ses bulles, sa légère amertume et son arrière-goût de noix. Ils ne parlent plus, savourant l’instant qui précède l’acte. Rosine ne peut s’empêcher de rompre le charme :
— Je voudrais te poser une question indiscrète, Benoit.
— Je t’en prie, Rosine. Tu m’as fait confiance en me suivant jusqu’ici, que pourrais-je te refuser ?
— Tu as des enfants ?
— Pas officiellement. Jusqu’à présent, je me suis consacré à mes études, puis à la pratique de la médecine, et ensuite à la politique. Ce sont des activités qui ne m’ont pas laissé le temps de trouver une épouse. Mais j’ai enceinté une petite.
— Donc, tu n’es pas stérile ?
— Mais non ! Pourquoi cette question.
— Tu sais, les femmes sont curieuses. Ressers-moi de ce bon champagne.
Ils se regardent dans les yeux, laissant monter le désir en eux. Bientôt, Rosine n’en peut plus de cette attente. Elle prend sa conquête par la main, l’emmène vers le lit sur lequel elle s’étend, entrainant l’homme avec elle. Ils s’étreignent. La petite langue de Benoit fouille à présent la bouche de la jeune femme haletante d’excitation. Ensuite, tout va très vite, leur désir explose. Ils se débarrassent de leurs vêtements, se caressent. Elle saisit son membre, le prend en bouche, pour une longue et tendre fellation. Puis elle ouvre ses cuisses, prend le sexe dressé et l’introduit.
— Attends, chérie ! l’interpelle son amant.
Il tend le bras vers le tiroir de la table de chevet, où il sait que se trouvent en général une bible et plusieurs préservatifs, à l’attention des clients. Elle saisit son bras et le ramène vers elle.
—Non, chéri, prends-moi comme ça, supplie-t-elle.
Il se redresse, dégrisé. Assis sur le bord du lit, il la regarde sévèrement.
— Chérie, il faut que je me couvre.
— Bébé, ne soit pas stupide. Tu vois bien que je suis une femme sérieuse. D’ailleurs, j’ai fait une analyse de sang hier à l’hôpital. Si j’étais malade, je suppose que le médecin m’en aurait parlé, non ?
— Bien sûr, mais as-tu le résultat de tes analyses avec toi ?
— Non, mais je te promets que je ne suis pas malade. Et toi, tu es ministre de la Santé, tu m’as dit, non ?
— Tu crois que parce que je suis ministre de la Santé je ne peux pas avoir le sida ?
Elle se signe :
— Chéri, ne prononce pas ce mot s’il te plait. Ça porte malheur.
Elle le regarde attentivement :
— Tu n’as pas l’air malade.
— On ne voit pas la maladie juste en regardant le patient. Et puis, si je t’enceintais, tu me chercherais des ennuis !
— Si tu m’enceintais, je serais la plus heureuse des femmes. Mon mari est stérile, mais il l’ignore. Donc, je cherche l’enfant, pour éviter qu’on ne me colle une coépouse, explique-t-elle en sortant son alliance de son sac à mains pour la lui montrer. C’est pour ça que je suis allée faire des analyses hier. Tiens, voilà les résultats, je ne les ai pas sortis de mon sac.
— Je comprends mieux, dit l’homme, se grattant la nuque en étudiant les résultats.
— Chéri, pourquoi j’irais te chercher des problèmes ? Tu n’as pas envie, Benoit ?
— Si, tu le vois, répond-il en montrant son sexe en érection. Mais avant de sortir, tu vas me signer un papier.
— Elle se couche, s’offrant à lui :
— Viens, chéri, mets-toi à l’aise, tu auras ton papier.
La table du couple surplombe la piscine où s’ébattent quelques enfants. Rosine et Benoit, mis en appétit par leurs ébats, dégustent un savoureux ndolé, le plat national, arrosé d’une bière glacée. La jeune femme sourit à Benoit :
— Si j’avais su qu’il y avait une piscine, j’aurais amené mon maillot, plaisante-t-elle.
— Demain, chérie, si tu veux.
— Tu as envie de recommencer? C’est que c’était bon, alors ? demande-t-elle en riant.
— Oui, très bon, confirme Benoit.
— J’ai apprécié aussi. J’y pense, je dois te faire ton papier, comme je te l’ai promis.
— Laisse ça, je te fais confiance, assure-t-il.
— Alors c’est d’accord. Tu passes me prendre au Carrefour Sorcier à 10 heures ?
— Parfait. Comme je ne sais pas où se trouve ce fameux carrefour, je te dépose là tout à l’heure ?
— Merci, tu es un vrai gentleman, le premier que je rencontre, dit-elle en lui caressant la cuisse.
— Ce n’est pas gentil pour ton mari, ça ! relève l’amant en lissant sa moustache.
 Rosine a une pensée émue pour Serge :
 — C’est un homme bon et courageux, mais pas un gentleman. Il a grandi au village, on ne lui pas appris toutes ces délicatesses chez les montagnards, précise-t-elle.
Ils terminent leur repas en bavardant. Elle a le pressentiment que sa vie va changer, ça la rend heureuse.
Chapitre 3

Martina Fashion

De retour chez elle, Rosine enlève ses habits. Elle les fourre aussitôt dans le panier à linge sale. Je ferai ma lessive directement après la douche, se dit-elle. Le parfum qu’utilise Benoit est trop corsé, Serge risquerait de le sentir. Elle enroule rapidement une serviette autour de son corps, enfile ses babouches. Elle saisit un seau vide et va le remplir au robinet de la bailleresse. Elle tend une pièce de dix francs à une Ma’a Lucie souriante depuis qu’elle a touché son loyer. Traînant son seau, Rosine se rend au coin sanitaire pour se laver. Dans le petit réduit à ciel ouvert d’aspect douteux qui sert à la fois de WC et de salle de bain, elle s’active, frottant vigoureusement toutes les parties de son corps avec son filet blanc. Elle se savonne des pieds à la tête, jusqu’à être toute blanche. Ensuite, elle se rince abondamment en s’aspergeant d’eau froide, sous l’œil intéressé d’un margouillat qui la salue de mouvements de têtes saccadés. En se lavant ainsi, elle espère éliminer toute trace de son forfait. Le plus dur, se dit-elle, sera d’affronter le regard de mon mari lorsqu’il rentrera. Elle redoute tellement ce moment qu’elle décide d’inviter son frère à diner ce soir. Après s’être séchée, puis soigneusement enduite de lait corporel, elle sort son portable de son sac, puis forme le numéro de Vincent.
Vous ne pouvez pas rater la voiture de Vincent. C’est une Starlet jaune vif, modèle des années ’80, tellement bosselée qu’on dirait une œuvre de César. Le pare-brise parsemé d’éclats donnerait des cauchemars à un réparateur de chez Carglass. De la ficelle retient péniblement le couvercle du coffre qui ballote au gré des nids de poule, phénomène accentué par l’état des suspensions, à l’agonie. Le rétroviseur extérieur gauche, lui, tient à grand renfort de ruban adhésif, tandis que celui de droite pend lamentablement le long de la portière. Des enjoliveurs de roues dépareillés achèvent le tableau. Il y a des centaines de taxis semblables à Yaoundé. On peut distinguer celui de Vincent à ses pare-chocs peints en noir avec des étoiles blanches symbolisant le Cameroun, et l’inscription Prudence taguée sur le pare-chocs arrière. C’est jusqu’à six personnes que Vincent transporte dans son tape-cul. Mal de dos et frayeurs garantis pour la modique somme de cent francs.
Ce matin, c’est plutôt calme. Les lunettes de soleil Dolce & Gabbana de contrefaçon importées du Nigéria voisin calées sur le nez, il amène une petite étudiante à l’université de Soa. C’est un dépôt, ce qui veut dire qu’elle a acheté toutes les places du taxi, et donc que Vincent ne s’arrêtera pas pour charger d’autres clients, comme les taxis le font d’ordinaire au Cameroun. La jeune fille est canon, avec des seins proéminents qui débordent de son top. Ils rebondissent lourdement à chaque secousse, menaçant de s’échapper de leur logement. Vincent garde un œil sur la route, mais ne peut s’empêcher de mâter la jeune fille. Mon dieu, quels seins, se dit-il. Je connais quelque chose qui aurait sa place entre ces seins. Comment ça s’appelle, déjà ? Ah oui, la cravate espagnole. Le désir monte en lui. C’est un homme à femmes, bien bâti, sexy dans son jean moulant, son débardeur rouge vif dévoilant ses épaules musclées. La petite, qui a remarqué l’intérêt du chauffeur pour ses appâts se trémousse sur son siège, son pantalon taille basse dévoilant le haut de son string violet. Vincent entame la conversation, l’interrogeant sur ses études. La discussion glisse rapidement vers des sujets plus légers, comme les sorties. L’ambiance est chaude dans le taxi, d’autant qu’il n’y a pas de climatisation. Le Nokia posé dans une alcôve du tableau de bord chante la mélodie habituelle de la marque. Vincent s’annonce :
— Taxi Vincent, j’écoute.
— Bonjour Vincent, c’est Rosine.
— Ma petite sœur préférée. C’est comment ?
— Ça va un peu. Comme tu me manques, tu pourrais passer dîner ce soir ?
— Mais bien sûr, ma chérie. Je peux venir vers… attends une seconde, dit-il en lançant son téléphone portable sur le siège passager.
Distrait, il n’a pas vu que son taxi déviait sur la bande de gauche où un camion arrivait en sens inverse. Au dernier moment, il réussit à éviter le poids-lourd en donnant un coup de volant brutal. La voiture mord le bas-côté, repart brutalement à gauche, poursuit sa route en continuant à louvoyer sur quelques centaines de mètres. La passagère, cramponnée au siège, toise le chauffeur :
— Fais attention, pardon !
Vincent fait un petit geste rassurant de la main pour la calmer. Il se penche pour récupérer son téléphone :
— Je serai chez toi vers dix-huit heures, ma chérie.
— Je t’attends, sois prudent.
— Pour ça, compte sur moi, plaisante-t-il en raccrochant.
Vincent sent quelque chose pincer son bras. La petite lui parle.
— Verse-moi là s’il te plaît.
Vincent s’arrête, encaisse et lui tend sa carte :
— Appelle-moi, hein ? Je t’emmènerai faire un tour.
— Apprends d’abord à conduire, rétorque la petite en faisant la moue.
Elle part en tournant ses jolies fesses, glissant négligemment la carte dans sa poche arrière. Vincent la salue en agitant son bras par la fenêtre. Il met la radio, allume une Benson & Hedges de contrebande, puis prend la direction d’Etoudi en tirant de grandes bouffées. Il est content à l’idée de revoir sa sœur. Il l’aime bien. La famille, c’est important, se dit-il.
En entendant les coups de klaxons, Rosine lève la tête de sa lessive. Elle a reconnu le son caractéristique de l’avertisseur de son frère. Il arrive, brandissant une bouteille de vin qu’il lui tend.
— Bonjour ma petite Rose, tu vois que je n’arrive pas les bras ballants.
— Merci pour le vin, Vincent. Ça fera plaisir à Serge. Assieds-toi, dit-elle en désignant une chaise sur la terrasse.
— Tu brilles. Tu m’as l’air en pleine forme, remarque le frère en s’asseyant.
— Ah ! Je crois que je vais bientôt recevoir ma part d’enfant.
— Tu es enceinte ?
— Non, pas encore, mais je travaille sur le dossier. J’espère que je pourrai compter sur toi et ta voiture pour m’amener à l’hôpital pour l’accouchement.
— Ma sœur ! Un coup de fil, et je débarque tout le monde, même s’il y a le Président Biya sur la banquette arrière. Je passe te prendre et je fonce à l’hôpital.
— Merci, mais promets-moi de ne pas faire l’accident, répond Rosine, amusée par l’enthousiasme de son frère.
— Aka, tu as affaire à un chauffeur professionnel. Mais voilà ton mari.
En effet, Serge arrive, poussant son cyclomoteur. Il reconnait Vincent  :
— Alors, comment va mon taximan préféré ?
— Je suis là, mon beau. Et toi ?
— Je suis là aussi.
— Tu veux servir le vin, Vincent ? J’arrive avec la nourriture, crie Rosine depuis l’intérieur du studio.
— Alors, la famille va bientôt s’agrandir ? plaisante Vincent en remplissant le verre de Serge.
— Tu en sais plus que moi, alors. Elle t’a dit qu’elle est enceinte ?
— Non, mais elle m’a dit qu’elle sera bientôt enceinte.
— Elle est peut-être allée voir un marabout, suppose Serge.
A la fin du repas, Rosine s’approche de son mari. Elle caresse sa nuque, plantant son regard dans le sien. Il lui sourit. Rassurée, elle expire longuement. Il ne s’est rendu compte de rien, le plus dur est fait, se dit-elle. Elle rentre allumer la radio, monte le volume pour ambiancer, puis rejoint son mari en se trémoussant. Serge la prend par la taille :
— Ça fait longtemps que je ne t’avais pas vue si gaie, dit-il.
— J’ai comme un pressentiment que ça va marcher, cette fois, pour le bébé lui glisse-t-elle à l’oreille.
— Tu as vu un marabout ? demande Serge.
— Non, mais je sens que je vais bientôt tomber enceinte. Nous les femmes sentons ce genre de choses, c’est l’intuition féminine, affirme Rosine.
— Ne parle pas trop vite, chérie. Tu risques d’être déçue.
— Mon chou, notre instinct de femme ne nous trompe jamais !
Vincent prend poliment congé, prétextant l’heure avancée.
— Dans tous les cas dit-il joyeusement, prévenez-moi dès que le petit sera en route.
— Rassure-toi, tu seras l’un des premiers au courant, le rassure sa sœur.
La voiture jaune démarre sur des chapeaux de roue dans la nuit. Vincent fait de grands signes de la main tout en klaxonnant. Lorsque le véhicule a disparu de leur vue, Rosine prend les mains de Serge :
— Je voudrais que tu ne partes pas au village samedi pour rendre visite aux parents de cette fille que ta famille veut doter. Dis que tu es malade, ça nous fera gagner du temps, l’implore-t-elle.
— J’ai déjà attendu trop longtemps pour prendre la bonne décision. Je pars, affirme Serge, déterminé.
— Malchance ! lance la jeune femme.
Dès qu’ils sont couchés, Rosine tourne le dos à son époux :
— Ne pense pas que je vais rester seule à me morfondre ici ce week-end. J’irai chez mon amie Solange, nous sortirons en boîte, lance-t-elle pour le défier.
— Chérie, tu sais que je n’aime pas que tu sortes sans moi.
— Aka, tu ne vas pas faire le jaloux alors que tu vas visiter une poule dans ton village.
— Chérie, c’est différent, c’est pour le mariage, se défend Serge.
— Pardon, je croyais que tu étais déjà marié. Laisse-moi dormir, monsieur le polygame, ironise-t-elle en lui tournant le dos.
***
Le lendemain, Rosine s’est levée à l’aube. Comme d’habitude, Serge a eu droit à sa bouillie de maïs quotidienne. Mais il n’a reçu ni sourire, ni mot doux de son épouse. C’est donc la tête basse, le cœur gros qu’il part travailler. La journée sera longue et triste, se dit-il en enfourchant sa mobylette. Il lance un regard en arrière, mais il n’y a plus personne : sa femme est déjà rentrée, alors que d’habitude, elle reste sur la terrasse pour le saluer. Mon Dieu, ce n’est pas possible, pense-t-il. Je vais appeler ma mère pour annuler le rendez-vous du week-end. Sinon, ce sera la guerre chez moi.
Lorsque Rosine arrive en vue du Carrefour Sorcier, la première chose qu’elle  aperçoit est le 4x4 de Benoit garé sur le bas-côté de la route. Elle se dépêche de monter à bord. Pas la peine de se faire repérer ! Benoit l’a compris. Il démarre aussitôt. Les câlins, ce sera pour plus tard.
— Tu as passé une bonne nuit ma chérie ? demande-t-il en se tournant vers elle.
— Pas trop, non. Je me suis disputé avec mon mari.
— Ah bon ? Ce n’est pas à cause de notre relation, j’espère.
— Non, il ne se doute de rien. Le problème est que ce week-end, il se rend au village pour voir une fille que sa famille veut doter. Comme je ne suis pas encore enceinte, ils en concluent que je suis stérile.
— La polygamie, quelle malchance ! s’émeut Benoit.
— Je n’accepterai jamais. C’est pourquoi je dois accoucher. J’espère que tu es très fertile, dit-elle en lui pinçant affectueusement la nuque.
— Un vrai lapin, s’esclaffe-t-il. Bientôt, tu auras six enfants.
— Toi aussi ! Donne m’en seulement un et je serai comblée.
— Tu ne vas pas te contenter d’un singleton ! Mais on en reparlera… As-tu pris ton maillot de bain ?
— Chérie, je n’ai pas de maillot, je plaisantais, dit-elle en riant.
— Bien, nous allons passer par l’avenue Kennedy. On va te trouver un maillot.
— Oh chéri, tu me gâtes trop.
— C’est un peu égoïste, j’avoue. J’ai hâte de te voir dedans, tu seras trop sexy.
 Arrête, Benoit, tu m’excites déjà trop.
Comme d’habitude, l’avenue Kennedy, une des artères commerçantes les plus fréquentées de la ville, est en effervescence. Benoit est très heureux de trouver une place où caser son véhicule. Il tend une pièce de cent francs au préposé en salopette bleue. Ensuite, le couple se mêle à la foule, à la recherche d’une boutique de prêt à porter pour femmes. Rosine est la première à repérer un magasin dont la vitrine présente de jolis dessous et maillots de bains, Martina Fashion. Elle prend Benoit par la main, l’entraîne à l’intérieur. La vendeuse, une jeune femme aguichante, vêtue de vêtements sexy les accueille, un large sourire aux lèvres qu’elle a d’ailleurs mauves, ce qui les assortit parfaitement à ses cheveux :
— Bonjour monsieur, madame, en quoi puis-je vous aider, demande-t-elle en se penchant légèrement, offrant une vue panoramique sur une paire de seins énormes.
— Nous sommes à la recherche d’un maillot de bain pour madame, et peut-être aussi d’un joli dessous, annonce Benoit.
— Nous venons de recevoir la nouvelle collection de Paris. Ce sont de très beaux modèles. Dirigez-vous vers la cabine, je vous apporte ce que j’ai à votre taille, promet-elle en posant un regard d’expert sur Rosine pour évaluer ses mensurations.
Rosine se dirige vers le fond de la boutique, suivie par son amant qui la prend par la taille. Ils s’arrêtent devant le rideau. D’un geste tendre, elle caresse la joue de son chéri qui se penche pour l’embrasser. Ils sursautent, surpris par l’arrivée de la vendeuse. Elle tend une dizaine d’articles à Rosine :
— Voici ce que je vous propose. Appelez-moi si vous avez besoin.
— Merci ! s’exclame gaiement Rosine en entrant dans la cabine, les bras chargés du précieux paquet.
Voyant que Benoit reste timidement dehors, les mains dans les poches, la vendeuse l’apostrophe :
— Monsieur, entrez donc, ainsi vous pourrez juger par vous-même. Mettez-vous à l’aise.
Comme un enfant à qui l’on dit qu’il peut laisser ses devoirs pour aller jouer avec ses camarades, Benoit se précipite dans la cabine. Elle est spacieuse, garnie de grands miroirs. Une chaise est posée dans un coin. Benoit s’y assied, heureux d’être aux premières loges pour ne rien rater du spectacle. Rosine enfile le premier maillot :
—Pas mal du tout, fait remarquer Benoit en se frottant le menton.
—Mais chéri, mes poils dépassent, constate-t-elle.
—C’est parce que tu n’es pas rasée, bébé. Ne te dérange pas, je vais acheter le nécessaire et je t’épilerai le maillot, la rassure son amant.
—Tu es sûr que ce sera bien ?
—Mais bien sûr. Toutes les femmes font ça en Europe, lui assure-t-il.
La séance d’habillage, déshabillage se poursuit, excitant l’homme au plus haut point. Ils ont finalement porté leur choix sur un petit bikini noir et blanc et sur des dessous de soie bleus. Lorsque Benoit se lève, Rosine, encore nue, éclate de rire. «Mon pauvre chéri, tu ne peux pas sortir ainsi !», s’exclame-t-elle. Elle s’approche de lui, ouvre délicatement sa braguette, en sort le sexe turgescent et l’introduit en elle. Ils font l’amour debout, voyeurs de leurs propres actes grâce à la complicité des miroirs. Après quelques minutes, la jeune femme jouit. Benoit s’oublie en elle. Ivre d’amour, il se laisse tomber sur sa chaise, pendant que Rosine, ayant sorti un paquet de mouchoirs de son sac, s’active à les débarrasser de toute substance suspecte. Après s’être redonné une contenance, ils sortent de la cabine sous l’œil amusé de la vendeuse, pas dupe.
— Nous allons pouvoir aller nous baigner, dit Benoit en démarrant.
— Mais chéri, je ne sais pas nager, proteste-t-elle.
— Bah, je t’apprendrai, la rassure-t-il, prenant la direction du Mont Fébé.
— Attends-moi cinq minutes s’il-te-plait, dit-il après s’être arrêté sur le parking d’un supermarché Mahima.
— Encore une surprise ? demande Rosine, curieuse.
— J’ai besoin de matériel pour te raser, répond Benoit.
Au moment où ils repartent, Rosine éclate de rire en repensant à la tête de la vendeuse lorsqu’ils sont sortis de la cabine :
— Faire l’amour dans une cabine d’essayage ! Tu sais que tu es un polisson, toi, pouffe-t-elle.
— Tu t’es littéralement jetée sur moi, que voulais-tu que je fasse ? se défend-il maladroitement.
— Tu n’avais pas l’air particulièrement effarouché.
— J’avoue que ça m’a plu, avoue-t-il en lui caressant la joue.
***
À peine arrivés dans leur chambre, Benoit déshabille sa nouvelle conquête et la fait asseoir sur un coin de la baignoire. D’abord, il enduit la généreuse toison de la jeune femme de mousse. Puis, le nez à hauteur du sexe de Rosine, il la rase délicatement, n’épargnant qu’un petit rectangle de poils coupés courts :
— Voilà un joli ticket de métro, lance-t-il triomphalement en se redressant.
— Chéri, il ne me reste presque plus de poils, regrette-t-elle en regardant son sexe.
— C’est la tendance, chérie, assure Benoit.
— Mon Dieu, que va dire Serge ? se demande-t-elle.
— Ma puce, tu n’as qu’à dire que c’est une surprise que tu lui fais.
— Et s’il me demande qui a fait ça ?
— Tu lui diras que c’est toi-même, après l’avoir vu dans un magazine, lui suggère son amant. Ah, j’oubliais les aisselles.
— Les aisselles ? s’étonne-t-elle.
— Oui, une dame se rase les aisselles, chérie. Laisse-moi faire, ce ne sera pas long, assure-t-il.
L’opération terminée, il la douche abondamment, la sèche avec la serviette blanche de l’hôtel, et la transporte sur le lit. Il se déshabille à son tour, la rejoint. Il place sa tête entre ses jambes, promène sa langue sur son sexe. Il sent sa main lui caresser les cheveux. Il cherche le clitoris qu’il stimule à grands coups de langue. Elle se tend, prise de spasmes. Elle le prend par la nuque, attire son visage contre son sexe, et crie. Il reçoit sur sa face les jets de liquide que, femme fontaine, elle projette pendant l’orgasme. Il s’essuie aux draps et la pénètre, jouissant à son tour en elle. Ensuite, ils s’endorment dans les bras l’un de l’autre.
Trente minutes plus tard, Rosine se réveille. Elle secoue vigoureusement son amant qui sursaute.
— Oui, qu’y a-t-il, s’enquiert-il.
— Chéri, je crois que c’est l’heure de ma leçon de natation, non ? répond-elle joyeusement.
— Tu as raison. Enfilons nos maillots, mettons ces robes de chambre et descendons à la piscine.
La nuit tombe lorsque Rosine rentre chez elle. Sa voisine l’interpelle :
— Il est bien tard pour rentrer. D’où sors-tu ?
— Je suis ton enfant ? Je dois te donner mon programme ?
— Calme-toi, chérie. Je constate juste que tu marches trop ces temps-ci.
— C’est mon problème, répond-elle, rentrant chez elle en fiasquant.
Elle enfouit maillot et sous-vêtements neufs dans le tiroir de la commode. Heureusement, Serge ne fouille jamais dans ses affaires. Puis, elle pense à appeler sa copine Solange pour l’inviter à aller en boîte le lendemain soir, samedi.
— C’est aujourd’hui que tu penses à moi, lui reproche sa copine en reconnaissant sa voix.
— Je pense souvent à toi, Solange. Une femme mariée a beaucoup trop d’occupations, tu le constateras quand ton tour viendra.
— Moi, me marier ? Malchance ! Mais dis-moi ce qui me vaut l’honneur de ton coup de fil.
— Serge voyage ce week-end, je voulais donc t’inviter à aller en boîte samedi soir.
— Ce sera avec plaisir, ma copine. Ça nous rappellera le bon temps. Passe à midi, on déjeunera ensemble. On aura certainement beaucoup de choses à se dire.
— Tu n’imagines même pas ! Bisous, à demain.
— A demain.
Rosine se rappelle qu’elle n’a rien préparé. Tant pis, elle ira acheter le pain et la sardine chez l’épicier. Serge pensera qu’elle n’a pas cuisiné parce qu’elle est encore fâchée de son projet d’excursion au village. Elle prend un sac, ouvre la porte, et sort, manquant renverser Prisca qui arrive, deux casseroles à la main :
— J’ai pensé que tu n’as pas eu le temps de cuisiner. Tiens, voilà du poulet sauce arachide avec du riz.
— Merci ma chérie, tu es un ange.
— Entre femmes, il faut s’entraider. Pardonne-moi de t’avoir mal accueillie. Tu sais que je suis un peu jalouse.
— Jalouse de quoi ? J’ai juste trouvé un petit travail pour me débrouiller, invente Rosine.
— Je croyais que tu avais trouvé un gars, un sponsor plaisante la voisine.
— Je suis une femme fidèle et une épouse honnête, ment Rosine. Dans tous les cas, merci, je te revaudrai ça.
— Bon appétit, ma chérie.
Rosine rentre chez elle chargée des casseroles, ravie d’avoir quelque chose à servir à son mari, et de s’être réconciliée avec la voisine. Je dois éviter les commérages à tout prix, se dit-elle.
Sa journée terminée, Serge quitte son travail. Après avoir salué ses collègues, il enfourche sa mobylette. Il reste là, pensif, incapable de démarrer. Il pense aux problèmes qu’il va trouver en rentrant au foyer. Sa femme, furieuse, va encore lui reprocher son voyage au village, pester contre la polygamie. Prenant son courage à deux mains, il prend son portable. Il va appeler sa mère pour annuler sa visite. Elle sera furieuse, mais Rosine sera calmée. Il pourra rentrer chez lui sereinement, se faire dorloter. Peut-être feront-ils l’amour…
En approchant de leur studio, Serge constate que sa femme l’attend sur la terrasse. C’est bon signe, se dit-il, peut-être s’est-elle calmée depuis. Il range sa mobylette et court vers elle. Alors qu’il se penche pour l’embrasser, elle a un mouvement de recul :
— Quitte-là. Garde tes baisers pour ta villageoise, dit-elle sèchement en se levant.
— Mais chérie, je n’ai pas d’autre femme que toi.
— Et celle que tu vas voir demain ? réplique la jeune femme, furieuse.
— Mon bébé, calme-toi. Je n’ai pas encore eu le temps d’ouvrir la bouche pour te dire que je ne pars pas au village demain.
— Tu ne pars pas ?
— Non, j’ai appelé ma mère pour annuler.
Rosine s’approche de son homme, se met sur la pointe des pieds et l’embrasse tendrement :
— Tu as bien fait, chéri. Je suis très contente. Pour fêter ça, je vais nous chercher la bière. Assieds-toi, il y a le poulet sauce arachides, dit-elle, calmée par la bonne nouvelle.
Serge entre, pose son sac, s’assied sur son pouf préféré. Il sort un mouchoir en papier et s’éponge. Il se dit qu’il a vraiment eu une bonne idée d’annuler ce voyage. Épuisé par sa journée de travail, il est heureux d’avoir rétabli la paix dans son ménage. Au diable le village, se dit-il. Ce qui importe pour moi, c’est ma petite femme. Quelques minutes plus tard, Rosine dépose deux bières bien fraiches sur la petite table. Elle sert le repas du soir qu’ils dévorent en devisant gaiement.
— Comme tu ne pars pas demain, tu m’accompagneras en boîte, propose-t-elle.
 — Mon bébé, on va aller en boîte avec quel argent ? Il nous reste juste de quoi vivre.
— Ne te dérange pas, chéri. Solange nous invite.
— La sauveteuse là, qui vend son huile de palme à Mokolo ? Avec quel l’argent elle va nous inviter en boite ? Elle est toujours foirée.
— Plus maintenant, elle a rencontré un Blanc sur le net.
— Ah, elle vit avec un Blanc.
— Non, le Blanc est en Europe, mais il lui envoie l’argent.
— Il lui envoie l’argent de quoi ? C’est la dot ?
— Non, bientôt il viendra à Yaoundé la doter. Ils se marieront et elle le rejoindra en Europe quand elle aura le visa. En attendant, il l’entretient. Tu sais que la femme africaine, c’est comme une voiture, elle doit être entretenue, plaisante la jeune femme.
— Et nous, on boira à la santé du Blanc.
— Voilà, tu as compris. Je partirai demain à midi. Tu sais qu’entre femmes on a toujours beaucoup de choses à se dire. Tu nous rejoindras en soirée. Tu prendras le taxi, car on rentrera en taxi : je ne veux pas que tu conduises la mobylette quand tu es saoul.
— On va saouler ?
— On va saouler, mon chéri. Viens, dit-elle en se couchant sur le lit.
Il s’étend à ses côtés, l’embrasse dans le cou. D’un mouvement brusque, il se redresse :
— Chérie, ta peau a un drôle de goût, dit-il en faisant une moue de dégoût.
— Merde, se dit-elle, ce doit être le chlore de la piscine. Elle se hume le bras, sourit :
— Ce doit être mon nouveau lait corporel, bébé.
— Il faut arrêter de mettre ça, on dirait du Javel.
— Chéri, le vendeur m’a dit que ma peau serait encore plus douce et brillante.
— Ce charlatan t’a volé ton argent. Vous les femmes, vous allez nous tuer avec vos produits de beauté, s’exclame-t-il. J’espère que ce n’est pas plutôt la sorcellerie.
— Chérie, tu sais que je ne fréquente pas les marabouts. Viens mon amour, prends-moi.
Il la serre dans ses bras, la caresse. Subitement, il s’arrête :
— Mais chérie, où sont tes poils ? demande-t-il, intrigué.
— Je les ai rasés, mon chéri.
— Mais pourquoi ? regrette-t-il, j’aime tes poils sous les bras, ça donne une odeur forte comme le piment.
— Ah, chéri ! c’est la tendance. Et j’ai encore une autre surprise, dit-elle en baissant sa culotte pour exhiber son ticket de métro.
— Wandaful ! Qui t’a fait ça, ta coiffeuse ?
— Non, chéri. J’ai vu ça dans un magazine chez elle, mais je l’ai fait moi-même, répond-elle.
— Bien. Normalement, tu aurais du m’en parler avant de toucher à ma chose. Mais ça me plait bien comme ça, dit-il en caressant le soyeux tapis de poils. Mais il faut les laisser repousser sous les bras, ordonne-t-il.
— Tu veux toujours de moi ? demande-t-elle, anxieuse.
— Mais bien sûr, ma chérie.
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